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Jardins médicinaux et jardins des apothicaires : une histoire vivante

Avant la chimie de synthèse, avant les laboratoires pharmaceutiques, il y avait les jardins. Les hortus medicus des universités italiennes et néerlandaises du XVIe siècle ont été les premiers espaces scientifiques modernes : des lieux où l'on cultivait des plantes non pour leur beauté ou leur saveur, mais pour identifier, classer et transmettre le savoir thérapeutique. Ces jardins sont à l'origine de la botanique comme discipline et de la pharmacopée comme institution. Plusieurs d'entre eux existent encore.

Orto Botanico di Padova (1545) : le plus ancien sur son site

L'Orto Botanico de Padoue, fondé en 1545 par décret du Sénat de la République de Venise, est le jardin botanique le plus ancien au monde encore en activité sur son emplacement d'origine. C'est ce critère — la continuité géographique — qui lui a valu son inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997. Créé pour l'université de Padoue, à une époque où cette ville était l'un des centres de la médecine européenne, il cultivait des simples — plantes médicinales destinées à la pharmacopée — et formait les étudiants en médecine à leur identification. Son plan original, un cercle de 84 mètres de diamètre divisé en quatre quadrants, est préservé. La palme de Goethe (Chamaerops humilis), plantée en 1585 et mentionnée par le poète allemand lors de son passage en 1786, est toujours vivante.

Hortus Botanicus de Leyde (1590) : Clusius et la tulipe

Le Hortus Botanicus de l'Université de Leyde, fondé en 1590, doit sa célébrité en grande partie à Charles de l'Écluse, dit Clusius — le botaniste flamand qui y dirigea les plantations à partir de 1593 jusqu'à sa mort en 1609. C'est à Leyde que les premières tulipes introduites depuis l'Empire ottoman furent cultivées et multipliées en Europe, amorçant indirectement la tulipomanie du XVIIe siècle. Le jardin conservait également des collections d'espèces exotiques rapportées des colonies néerlandaises en Asie et en Amérique. Un hortus conclusus reconstruit selon le plan d'origine de 1594 accueille aujourd'hui les visiteurs. Le jardin reste affilié à l'université et maintient une collection de plantes médicinales historiques.

Orto Botanico di Pisa (1544) : le débat de l'antériorité

Le jardin botanique de Pise revendique parfois une fondation antérieure à Padoue — son décret de création date de 1544 — mais ses emplacements successifs ont changé depuis la fondation, ce qui lui retire, selon les historiens, le titre de plus ancien jardin botanique en situation d'origine continue. Fondé sous l'impulsion de Luca Ghini, médecin et botaniste qui a inventé la technique de l'herbier séché, le jardin de Pise reste un site historique de première importance. Il abrite aujourd'hui une collection de plus de 3 000 taxons et un musée botanique avec des herbiers historiques.

Chelsea Physic Garden (1673) : les apothicaires de Londres

Le Chelsea Physic Garden, fondé en 1673 par la Worshipful Society of Apothecaries sur un terrain loué au bord de la Tamise, avait pour mission de former les apprentis apothicaires à la reconnaissance des plantes médicinales. Il reçut en 1722 un legs décisif de Sir Hans Sloane — le médecin dont la collection privée allait fonder le British Museum — qui lui permit de s'agrandir et de sécuriser son avenir. Le jardin envoya des graines de Gossypium (coton) aux colonies d'Amérique du Nord depuis Savannah en 1732, contribuant indirectement au développement de l'industrie cotonnière. Aujourd'hui ouvert au public, Chelsea Physic Garden maintient des collections de plantes médicinales classées par système corporel affecté, d'espèces toxiques et de plantes économiquement importantes.

Oxford Physic Garden (1621) : le plus ancien de Grande-Bretagne

Le Jardin botanique d'Oxford, fondé en 1621 — le premier en Grande-Bretagne — était officiellement appelé Physic Garden jusqu'en 1840. Financé par Henry Danvers, comte de Danby, il fut conçu pour « la glorification de Dieu et l'avancement de la science ». Ses murs d'enceinte d'origine protègent encore le site. Dans les années 1640, le jardin devint un centre de recherche botanique pendant la période troublée de la guerre civile anglaise, contribuant à l'identification et à la classification de centaines d'espèces. Son yew (Taxus baccata) planté en 1645 est l'un des arbres documentés les plus anciens des îles britanniques.

Hortus Botanicus d'Amsterdam (1638)

Fondé en 1638 comme Hortus Medicus par la ville d'Amsterdam pour cultiver des plantes médicinales contre la peste et d'autres épidémies, le Hortus Botanicus d'Amsterdam bénéficia rapidement des flux commerciaux de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales). Des espèces exotiques d'Asie, d'Afrique et des Amériques y arrivèrent en masse, faisant du jardin l'un des plus importants centres de botanique mondiale au XVIIe siècle. C'est là qu'un plant de café arabica fut cultivé en Europe pour la première fois, avant d'être offert à Louis XIV pour les serres de Versailles. Le jardin actuel, situé dans le Plantage, est un des jardins botaniques les plus denses en biodiversité par rapport à sa superficie (un hectare).

La tradition des simples et le Hofgarten de Würzburg

Dans les monastères bénédictins et cisterciens médiévaux, les jardins des simples — plantes médicinales — étaient un élément aussi essentiel que la chapelle et le réfectoire. Le Hofgarten du palais résidentiel de Würzburg, en Bavière, fondé au XVIIIe siècle, intègre un jardin potager et médicinal dans un ensemble baroque. La tradition des plantes simples y est documentée depuis au moins le XIVe siècle sur le site de la résidence des évêques-princes. Aujourd'hui jardin public, il conserve une section dédiée aux plantes historiques.

Visiter ces jardins aujourd'hui

Les jardins médicinaux et des apothicaires sont parmi les plus intéressants à visiter pour un voyageur curieux d'histoire. Leurs collections sont généralement bien documentées, leurs plans souvent préservés ou reconstitués, et leurs archives permettent de comprendre comment nos ancêtres soignaient leurs maladies. La carte interactive liste les principaux jardins botaniques historiques avec leurs dates de fondation et leurs collections spécialisées.

Un jardin des apothicaires n'est pas un jardin au sens contemporain du terme : c'est un laboratoire à ciel ouvert, un manuel de pharmacologie vivant, un monument à la conviction que la nature contient, pour qui sait la lire, la réponse à nos maux.