Comprendre les styles de jardins : dix traditions à travers les siècles
La plupart des grands jardins du monde appartiennent à une tradition reconnaissable — une façon de traiter l'espace, la végétation, l'eau et le silence qui est cohérente avec une culture et une époque. Reconnaître ces traditions permet de visiter les jardins plus intelligemment : on sait ce qu'on cherche, on comprend pourquoi certains éléments sont présents, on ne s'étonne plus que Ryoan-ji soit si « vide » ou que Versailles soit si « plein ». Voici les dix styles fondamentaux, illustrés par leurs jardins de référence. Tous sont localisés sur la carte interactive.
Le charbagh perse (paradis quadripartite)
Le mot « paradis » vient du persan pairi-daeza, enclos mural. Le charbagh (« quatre jardins ») est la forme canonique du jardin islamique : un carré ou rectangle divisé en quatre quadrants par deux allées ou canaux perpendiculaires se croisant en un bassin central. Ce modèle symbolise le paradis coranique avec ses quatre fleuves. On le retrouve dans le Generalife de Grenade (XIIIe siècle), dans les jardins moghols de l'Inde (Shalimar Bagh, jardins du Taj Mahal), à l'Alhambra (Cour des Myrtes) et dans les jardins iraniens inscrits à l'UNESCO. L'eau, l'ombre et les arômes des fleurs sont les éléments essentiels.
La Renaissance italienne : terrasses géométriques
Le jardin de la Renaissance italienne, développé en Toscane et dans le Latium entre le XVe et le XVIIe siècle, transpose sur les pentes des collines une géométrie inspirée de l'Antiquité romaine. Les caractéristiques sont les terrasses reliées par des escaliers monumentaux, les fontaines hydrauliques tirant parti de la pente, les allées d'ifs taillés, les parterres de broderies de buis, les grottes artificielles (nymphées) et les statues mythologiques. Villa Lante (Bagnaia), Villa d'Este (Tivoli) et les jardins de Boboli (Florence) sont les exemples de référence. La maîtrise hydraulique est la virtuosité technique de ce style.
Le jardin formel français (Le Nôtre)
Le jardin à la française du XVIIe siècle est une application radicale du rationalisme géométrique à la maîtrise du paysage. André Le Nôtre, son inventeur accompli, part du principe que le jardin doit exprimer la domination de la raison sur la nature. L'axe principal part du château et s'étire à l'infini ; des broderies de buis taillé, des bassins miroirs et des allées rayonnantes composent un système de perspectives qui met en valeur le château comme centre du monde. Versailles (Le Nôtre, 1661), Vaux-le-Vicomte (Le Nôtre, 1656) et les Tuileries à Paris en sont les exemples canoniques. Aucun mouvement végétal incontrôlé n'est toléré.
Le jardin paysager anglais (Capability Brown)
En réaction directe contre le formalisme français, le jardin paysager anglais du XVIIIe siècle efface les lignes droites, les broderies et les haies taillées pour les remplacer par des pelouses ondulées, des lacs artificiels à contours naturels, des ceintures boisées et des vistas vers des fabriques architecturales. Capability Brown (Stowe, Blenheim, Chatsworth) et William Kent (Rousham, Stowe) sont ses deux grandes figures. Le jardin paysager anglais prétend imiter la nature — mais c'est une nature idéalisée, construite à grand coût de terrassements et de plantations massives.
Le karesansui japonais (jardin sec de pierre et gravier)
Le karesansui — jardin sec — est le style le plus radical de l'esthétique japonaise : pas d'eau, pas de plantes (ou presque), mais des pierres posées dans du gravier ratissé en motifs de vagues et de tourbillons. Le vide est porteur de sens. La pierre représente la montagne, le gravier l'eau ou le cosmos. Ryoan-ji (Kyoto, vers 1500) avec ses quinze pierres dans un rectangle de gravier blanc est l'exemple absolu. Ginkaku-ji (Pavillon d'Argent) et Daisen-in (Daitoku-ji) sont d'autres références. Ce style est lié au bouddhisme zen et à la pratique de la méditation assise face au jardin.
Le tsukiyama japonais (collines et étangs)
Le tsukiyama est le jardin japonais de promenade — kaiyu-shiki-teien — qui combine collines artificielles (tsukiyama), étangs, ruisseaux, îles, ponts de pierre et sentiers sinueux pour créer un paysage miniaturisé à parcourir lentement. Contrairement au karesansui, le tsukiyama est luxuriant : mousses, érables, bambous, pins taillés. Kenroku-en (Kanazawa), Koraku-en (Okayama) et Suizen-ji (Kumamoto) sont les trois grands jardins tsukiyama du Japon. Le shakkei — emprunt du paysage lointain, par exemple une montagne au fond de la perspective — est une technique caractéristique.
Le jardin lettré chinois (Suzhou)
Le jardin lettré (wenren yuan) des villes chinoises, développé à Suzhou entre le XIVe et le XVIIe siècle, est un espace de retraite philosophique pour le fonctionnaire lettré confucéen. Ses éléments constitutifs sont les rochers de Taihu (pierres calcaires érodées par l'eau, choisies pour leurs formes évocatrices), les pavillons reliés par des galeries couvertes, les bassins de nymphéas et les murs blancs percés de fenêtres découpées encadrant des compositions de bambous et de pierres. Le Jardin de l'Administrateur Humble (Zhuozheng Yuan), le Jardin du Seigneur Lin (Liuyuan) et la Forêt du Lion (Shizi Lin) à Suzhou sont inscrits à l'UNESCO.
Le naturalisme américain (Olmsted)
Frederick Law Olmsted a développé dans la seconde moitié du XIXe siècle un style de parc urbain américain original : plus vaste et plus décontracté que le jardin paysager anglais, moins théâtral, pensé pour l'usage populaire et le repos actif. Central Park (New York), le « Emerald Necklace » de Boston et les campus universitaires conçus par Olmsted sont des espaces délibérément inclusifs, accessibles à toutes les classes sociales. La prairie ouverte, les bois traversables et la vue longue sont ses outils. Ce style a influencé la conception de presque tous les parcs urbains du XXe siècle en Amérique du Nord.
Le modernisme (Roberto Burle Marx)
Roberto Burle Marx a inventé au XXe siècle un modernisme des jardins qui intègre la peinture abstraite, la flore tropicale indigène et la sculpture. Ses compositions, souvent conçues comme des tableaux vus d'en haut, exploitent les contrastes de texture et de couleur entre différentes espèces utilisées comme masses graphiques. Les jardins de Brasília, le toit-terrasse du Ministère de l'Éducation à Rio, la promenade de Copacabana et le Sítio Burle Marx (UNESCO) sont ses oeuvres majeures. Ce style a libéré le jardin du poids des références historiques européennes.
Le New Perennial (Piet Oudolf)
Le mouvement New Perennial, dont Piet Oudolf est le représentant le plus célèbre, a émergé en Europe du Nord dans les années 1990 et a transformé la conception des jardins publics et privés à l'échelle mondiale. Ses principes : utiliser des graminées, des vivaces tardives et des espèces à longue durée décorative (y compris en hiver) plutôt que des annuelles à remplacement constant ; valoriser la beauté des tiges mortes et des capitules givrés ; créer des plantations à évolution naturelle plutôt que des compositions figées. La High Line à New York (2009), le Lurie Garden à Chicago et les jardins de l'Hauser & Wirth à Bruton sont ses réalisations les plus connues.
Reconnaître à quel style appartient un jardin ne limite pas l'expérience — cela l'enrichit. Chaque tradition répond à une question différente sur le rôle du jardin dans la vie humaine : outil de méditation, expression du pouvoir, refuge contre la ville, laboratoire de conservation, ou promesse du paradis.