Les grands concepteurs de jardins : de Le Nôtre à Piet Oudolf
Un jardin exceptionnel ne naît pas du hasard. Derrière chaque perspective saisissante, chaque alliance de plantes inoubliable, chaque harmonie entre bâti et végétal, se trouve un concepteur qui a formulé une vision et trouvé les moyens de l'imposer. Ces sept noms ont laissé des traces que l'on peut encore visiter aujourd'hui.
André Le Nôtre (1613-1700)
Fils et petit-fils de jardiniers royaux, André Le Nôtre porte l'art du jardin à la française à son point d'achèvement. Son oeuvre majeure, les jardins de Versailles, commencée en 1661 pour Louis XIV, déploie un système de perspectives axiées, de broderies de buis taillé, de bassins miroirs et d'allées rayonnantes sur des centaines d'hectares. Le Nôtre maîtrise la géométrie, l'hydraulique et la taille végétale avec une précision que ses contemporains considèrent comme miraculeuse. Vaux-le-Vicomte, créé pour Nicolas Fouquet entre 1656 et 1661, est son premier chef-d'oeuvre et le modèle que Versailles amplifiera à l'échelle du pouvoir royal. On lui attribue également les jardins des Tuileries, de Saint-Cloud, de Chantilly et de Meudon.
Capability Brown (1716-1783)
Lancelot Brown, surnommé « Capability » parce qu'il voyait dans chaque domaine la « capability for improvement », est le père du jardin paysager anglais dans sa version la plus radicale. Là où Le Nôtre imposait l'ordre géométrique, Brown effaçait les parterres formels pour les remplacer par des pelouses ondulées, des lacs artificiels d'aspect naturel, des ceintures boisées et des vistas savamment ménagés. Il est crédité de plus de 170 parcs transformés, parmi lesquels Blenheim Palace (Oxfordshire), Chatsworth (Derbyshire), Stowe (Buckinghamshire) et Petworth (Sussex). Son influence sur le paysage rural anglais est telle que certains historiens estiment que ses créations constituent, collectivement, la plus grande oeuvre d'art de l'Angleterre.
Frederick Law Olmsted (1822-1903)
Olmsted est le concepteur qui a amené le jardin paysager dans la ville industrielle américaine. Central Park à New York, conçu en 1858 avec Calvert Vaux, est son projet fondateur : 341 hectares de nature reconstituée au coeur de Manhattan, conçus pour offrir aux travailleurs urbains un espace de repos qui compensait les taudis et les manufactures. Olmsted a ensuite travaillé sur le campus de l'Université de Stanford, les terres du domaine Biltmore en Caroline du Nord, les parcs de Boston (le « Emerald Necklace »), et la conception d'ensemble de nombreuses villes américaines. Son principe central est que le parc public est une infrastructure sociale aussi essentielle que les égouts ou les routes.
Roberto Burle Marx (1909-1994)
Le Brésilien Roberto Burle Marx a inventé un modernisme des jardins qui rompt avec l'esthétique européenne et puise dans la flore indigène d'Amérique du Sud. Peintre de formation, il conçoit les jardins comme des compositions plastiques vues d'en haut : mosaïques de couvre-sols colorés, arabesques de plantes tropicales, pierres brutes intégrées. La promenade de Copacabana à Rio de Janeiro, avec ses ondulations noires et blanches en calcaire et basalte inspirées des vagues de l'océan, est sa réalisation la plus visible. Son propre domaine, le Sítio Burle Marx à Guaratiba (aujourd'hui classé patrimoine mondial de l'UNESCO), abrite une collection de plusieurs milliers d'espèces tropicales. Il a également conçu les jardins du ministère de l'Éducation à Rio, en collaboration avec Le Corbusier.
Gertrude Jekyll (1843-1932)
Gertrude Jekyll est la conceptrice qui a théorisé le jardin de plantation romantique anglais. Formée comme peintre et artisane, elle applique la théorie des couleurs à la composition des massifs : dégradés chromatiques, associations par saison, harmonie des textures de feuillages. Sa collaboration avec l'architecte Edwin Lutyens a produit une cinquantaine de jardins où la géométrie architecturale de Lutyens est adoucie par les plantations généreuses de Jekyll. Hestercombe Gardens dans le Somerset, créé en 1906, est leur chef-d'oeuvre commun. Jekyll a également écrit une quinzaine de livres qui ont formé des générations de jardiniers amateurs et professionnels. Son jardin de Munstead Wood dans le Surrey, sa propriété personnelle, a été partiellement restauré.
Beatrix Farrand (1872-1959)
Beatrix Farrand est la première femme à fonder un cabinet d'architecture de paysage aux États-Unis. Nièce d'Edith Wharton, elle a étudié à Kew et voyagé en Europe avant de développer un style qui adapte les principes anglais au climat et à la topographie américaine. Son oeuvre la plus célébrée est Dumbarton Oaks à Washington D.C., conçu à partir de 1921 pour Robert et Mildred Bliss : une série de jardins en terrasses qui descendent vers une ravine boisée, chaque « pièce » ayant son caractère propre. Elle a également conçu le Peggy Rockefeller Rose Garden du New York Botanical Garden et les jardins de l'Université Yale et de l'Université Princeton.
Piet Oudolf (né en 1944)
Le Néerlandais Piet Oudolf est la figure centrale du mouvement « New Perennial » — une esthétique qui valorise les graminées, les vivaces à longue floraison et la beauté des tiges et des capitules en hiver. Ses plantations à la High Line de New York (ouverte en 2009), sur une ancienne voie ferrée aérienne de Manhattan, ont redéfini la façon dont les villes du monde entier conçoivent leurs espaces verts publics. Oudolf travaille aussi au Hauser & Wirth Somerset à Bruton, au Lurie Garden à Chicago et dans plusieurs jardins privés européens. Ses plantations cherchent délibérément la beauté du déclin : une touffe de Pennisetum givrée en janvier est pour lui aussi intéressante qu'une floraison de juin.
Les voir sur la carte
Presque tous les jardins cités dans cet article sont localisés et accessibles via la carte interactive. Recherchez le nom du jardin ou du concepteur pour comparer leurs oeuvres dans leur contexte géographique et préparer votre visite.
Ces sept noms couvrent quatre siècles et quatre continents. Ce qu'ils partagent, c'est une conviction : un jardin n'est pas un décor passif mais un acte de conception qui engage une vision du monde, du vivant et du temps.